Par miracle je vis. Mon regard épouse le champ premier de cette vision : la lumière s’arrondissant comme une goutte, accrochée à l’ombelle des cils. Au-delà de l’ornement, mes yeux recueillent ce monde scellé enfin éclos. Par le corps, l’arbre vivant de ma mémoire revendique sa sensibilité au vent, aux saisons, à la sempiternelle présence des morts en moi. Je vis, je vois et je suis. Je participe à l’avènement de chaque instant : cette table où le livre ouvert balbutie une présence, la discrète fissure dans l’encadrement de la fenêtre et l’irrégularité du voile qui me sépare de l’autre pièce.

L’ombre à côté n’est qu’un défaut de lumière, ou plutôt la preuve d’une présence. Quelqu’un vient. Je viens à moi. Ce que je suis est cette œuvre à venir, commencée dès le sein maternel, irrigué par les âges, les coeurs pleins, l’ambre de la chaste connivence avec l’éros remis sur le métier. Mon métier est de vivre et je suis née pour relier.